PATRICK BRUEL DANS LE SECRET DU DEFI FRANCAIS
Dans un mois, jour pour jour, débute l'America's Cup. Ou plutôt la Louis Vuitton Cup, dont le vainqueur rencontrera le tenant du titre, Alinghi. Pour les Français du Challenge Areva, le compte à rebours a commencé. Pour faire le point sur leur préparation et sur cette course prestigieuse entre toutes, nous avions décidé d'inviter un grand témoin, à la mesure de l'événement. Il devait avoir pratiqué la voile et n'être pas effrayé à l'idée d'embarquer sur ce monstre qu'est un Class America. Notre choix s'est porté sur Patrick Bruel, qui a volontiers accepté notre invitation.
"Il a donc fait avec nous le voyage en Espagne, à Valence exactement, "piste" nautique de la prochaine Cup. À l'issue de ce reportage, après avoir rencontré l'équipage français, après avoir visité, jusque dans ses moindres recoins, la base secrète tricolore et être monté sur le bateau, le chanteur-acteur adressa ces mots à Sébastien Col, le barreur d'Areva : " En fait, votre réponse sera artistique. " S'ensuivit un léger flottement chez le marin, jusqu'à ce que Patrick précise sa pensée : " L'America est un sport, bien sûr, mais d'une extrême finesse : vous devez faire preuve d'instinct, de précision, d'intelligence, de réactivité et ça, c'est de l'art. " A quoi Col répondit : " Et puis, c'est aussi un spectacle..."
Patrick Bruel : Qu'est-ce que c'est, exactement, le Challenge Areva ? On m'a dit que vous êtes l'équipe de France pour l'America's Cup. Êtes-vous une équipe de France, comme les Bleus au football ou au rugby ?
Stéphane Kandler : "En quelque sorte, oui. Quand la Fédération française de voile a constaté que nous étions un team sérieux, animé d'une vraie volonté, elle nous a accordé ce label.
Alors pourquoi Areva ?
C'est le nom de notre sponsor principal. Areva est un groupe français, le n° 1 mondial de l'énergie nucléaire. Il gère l'ensemble de la production, depuis l'extraction minière jusqu'au recyclage, en passant par la construction d'usines. C'est aussi un spécialiste de l'énergie renouvelable [biomasse et éolienne], et de l'énergie sans émission de CO2.
Quand nous sommes arrivés à Valence, j'ai été très surpris de voir le port totalement dédié à la Coupe de l'America. Ici, ça ressemble à un énorme paddock de Formule 1. En France, on ne se rend pas compte du gigantisme de l'événement...
Vous avez raison de faire cette analogie avec la course automobile. La F1 des mers, c'est la Coupe de l'America.
La concurrence est-elle aussi rude qu'en automobile ?
Bien sûr. Les nations engagées dans la Cup (Suisse, États-Unis, Nouvelle-Zélande, Italie, Espagne, Allemagne, Suède, Chine...) disposent des meilleurs designers, des meilleurs " mécaniciens ", ces spécialistes qui construisent et préparent le bateau. Et bien sûr des meilleurs pilotes, même si nous parlons d'équipages.
Est-ce que vos bateaux sont les plus rapides ? Vont-ils plus vite que les trimarans sur lesquels j'ai navigué avec Florence Arthaud, Loïck Peyron ou les frères Bourgnon ?
En vitesse pure, non. Les multicoques sont plus rapides. Mais les Class America, qui naviguent à 10 noeuds de moyenne, moitié moins que les grands trimarans donc, sont uniques au monde par leur faculté à " serrer " le vent. Ils remontent à 28° du vent, contre 60° pour un trimaran. Ce sont des machines qui font un cap incroyable.
Quand on voit ces voiliers sur l'eau, et plus encore dans leur hangar, ils paraissent énormes. En même temps, ils sont fins. Combien mesurent-ils ?
La longueur d'un Class America est d'environ 25 m, pour 3 m de large, ce qui, effectivement, est très étroit. Ils pèsent 24 tonnes, dont 20 tonnes sont concentrées dans le bulbe qui termine la quille, à 4 m sous l'eau. Le mât mesure 32 m de hauteur. Rien qu'un spi, cette voile ballon très légère, mesure 540 m2.
Ça fait un très bel appartement [rires].Les efforts à bord des voiliers sur lesquels j'ai navigué étaient importants, mais là, ce doit être vraiment sportif...
Les forces en jeu sur la structure sont colossales. À la jonction coque-quille, par exemple, nos capteurs enregistrent cent tonnes de pression !
Oui, mais pour les marins...
Pour vous donner une idée, une écoute de grand-voile (cordage qui sert à régler la voile) "pèse", à chaque virement de bord, sept tonnes. Le jeu consistant à régler la voilure le plus rapidement possible, huit marins peuvent être affectés à cette tâche. Ils " moulinent " comme des forcenés sur un winch (treuil), au point que si l'un d'eux perd les manivelles, il risque au minimum de se casser le bras ou d'être éjecté. C'est arrivé à Jean Galfione, l'ancien champion olympique de perche, qui est wincheur sur Areva. Heureusement, il n'a pas été blessé.
Combien y a-t-il de virements dans une régate ?
Sur un seul bord, il peut y en avoir une vingtaine.
En fait, vous faites de la F1, mais avec de vrais malabars... [rires]
On peut dire que l'America, c'est une équipe de rugbymen (en fait un équipage est composé de dix-sept hommes), embarquée sur une F1 pour pratiquer une partie d'échecs.
J'ai beaucoup joué aux échecs dans mon adolescence, et puis je suis passé au poker [sourire]. En quoi l'America est-elle un sport mental ?
La régate en général est très tactique. Mais la Coupe de l'America, c'est la quintessence de la tactique appliquée à la course.
Pourquoi ?
Ce n'est pas une régate en flotte, où s'opposent des dizaines de bateaux. C'est un duel entre deux voiliers, un sport à quitte ou double, comme aux échecs. Il n'y a pas de second : on gagne ou on perd. Il ne faut pas forcément aller le plus vite possible, mais il est impératif de contrôler son adversaire pour le devancer. Pour vaincre, il faut donc avoir le meilleur tacticien, le meilleur "stratégiste", le meilleur navigateur et, bien sûr, le meilleur pilote, c'est-à-dire le barreur.
Attendez... Je ne suis pas sûr de bien comprendre. S'agit-il de quatre postes, de quatre hommes différents ?
Ils sont quatre, en effet, à composer la " cellule arrière " du bateau. Le barreur, c'est le pilote, qui gère les départs et les phases de contact avec l'adversaire. Notre barreur est Sébastien Col. Il est assisté par le tacticien [Thierry Péponnet, ancien champion olympique en 470] ; c'est le cerveau de l'équipe, qui indique au barreur où il faut aller. Il voit le vent et...
... Comment ça, il voit le vent ? Le vent, par définition, ne se voit pas. Il peut se sentir, mais pas se voir !
Et pourtant, les tacticiens voient le vent, ils sont capables d'anticiper les bascules, de percevoir son évolution. Ils ont quelque chose de magique. C'est un don, inné, même s'il se renforce par l'expérience.
Fascinant. Et le stratégiste", comme vous dites ?
Il ne prend pas de décision. Il anticipe la régate à moyen terme, suit l'évolution du vent et surveille l'adversaire. Il aide à la décision du tacticien. Quant au navigateur, c'est l'ingénieur " piste " à bord. Avec ses ordinateurs, il enregistre et communique les données objectives du bateau : vitesse, position, etc.
En venant vous voir, nous avons vu des files sans fin de gros 4 x 4 devant la base américaine : BMW est l'un des sponsors des Américains. Disposez-vous des mêmes moyens financiers ?
Oracle, le challenger américain, disposerait du plus gros budget de cette Coupe. On parle de 150, voire 200 millions d'euros, sans que l'on puisse vérifier. À côté, nous sommes, c'est vrai, un " petit " défi.
Quel est le montant de votre budget ?
Notre campagne est estimée à 23 millions d'euros. L'apport d'Areva est de 12,5 millions d'euros.
Ça ne vous inquiète pas, cet écart de moyens ?
L'histoire de la Coupe montre que posséder le plus gros budget n'est pas forcément synonyme de victoire finale. Certes, les Suisses d'Alinghi ont acheté à prix d'or, avant leur campagne victorieuse, une bonne partie de l'équipe néo-zélandaise, alors détentrice de la Cup, et d'une manière générale à peu près tous les meilleurs spécialistes dans chaque domaine, quelle que soit leur nationalité. Mais...
... Alinghi, ça ressemble au Milan AC des années 90 ou à Chelsea aujourd'hui ! Est-ce que ça veut dire qu'on a le droit de faire des transferts internationaux dans l'America ?
Oui. Dans notre équipe, nous avons plusieurs nationalités : des Anglais, des Néo-Zélandais, des Américains, des Australiens, etc. À bord, notre langue de travail est d'ailleurs l'anglais.
Mais vous venez de dire que vous étiez l'équipe de France !
Écoutez, mon modèle, c'est Renault. C'est une équipe française, personne ne le conteste, même si elle a gagné avec des pilotes espagnol et italien.
Revenons à la Coupe. Quelles sont les autres grosses équipes ?
Si l'on parle chiffres, outre les Suisses, dont on estime le budget à 100 millions d'euros, les plus puissants challengers sont donc les Américains, les Néo-Zélandais (environ 60 millions d'euros) et les Italiens de Luna Rossa, supportés par Prada. Théoriquement, mais on n'est jamais à l'abri d'une surprise dans cette épreuve, ces trois-là devraient se retrouver en demi-finales.
Quelle est l'ambition du bateau français ?
A priori, nous jouons la quatrième place des demi-finales. Notre nouveau voilier paraît bien né et nous sommes les seuls à avoir battu et les Suisses, tenant du titre, et les Américains, les plus riches. Notre équipe est jeune, entourée par quelques personnalités chevronnées, et ultra-motivée. Aucun de nos équipiers ne court pour l'argent, comme certains de nos adversaires, qui pourraient avoir une mentalité de mercenaires. Je pense qu'effectivement nous pouvons entrer en demi-finales, c'est même notre objectif affiché. Et à partir de là, tout est possible.
J'espère que vous avez raison."
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